Corémunération au sein d'un projet association (modèle contributif)

De Movilab.org

Le soucieux et son chantier dans le projet et le budget.

Le collectif se met d’accord sur les priorités de l’année et sur les grandes missions à mener.

Un soucieux se manifeste par chantier. Le soucieux a pour mission de préciser le contenu de son chantier en le déclinant en plusieurs actions et en chiffrant le temps de travail envisagés pour chacune d’entre elle ainsi que les frais à engager.

LE PROJET ET LE BUDGET

Le collectif débat d’abord des objectifs de l’année au regard des réalisations de l’année précédente. Il tente de faire émerger un accord sur la priorité et des projets phares. S’ensuit des aller-retour entre la déclinaison opérationnelle des chantiers en actions et leur évaluation en temps de travail et frais (charges) et les sources de financements de ce travail (produits). Le collectif stabilise un budget initial sur lequel il se base pour mobiliser des financeurs extérieurs et le mettra à jour régulièrement en fonction des évènements. 

ATTENTION - Le temps manque souvent pour animer ce processus de manière optimale. La conception du projet se fait en parallèle du bilan de l’année précédente. Les soucieux déclinent et chiffrent leurs besoins sans forcément savoir le montant disponible de financements. Résultat, certaines étapes d’ajustements que l’on souhaiterait être collectives sont réalisées par les membres les plus au fait du budget et des demandes de financements. Les propositions des soucieux sont revues à la baisse et modifiées pour correspondre aux potentiel de financement espéré. 

Il peut être souhaitable que les personnes responsables des demandes de financements évaluent avant que les soucieux ne travaillent dessus très approximativement le montant alloué à chaque chantier (en fonction de sa priorité et du potentiel de rentrées financières de celui-ci).

LE SOUCIEUX

Le soucieux est celle ou celui qui est “en charge” du chantier. Il ou elle a la responsabilité d’assurer que les missions qui constituent ce chantier avancent. Il ou elle prend donc des décisions stratégiques et budgétaires tout au long de l’année en fonction des évènements et de l’avancement des différentes actions à réaliser. Il ou elle favorise la répartition du travail et suit ou coordonne les actions des contributeurs et contributrices. Lorsqu’il ou elle est dans son rôle de soucieux, il ou elle suit, pilote, coordonne, informe, relance, appelle les contributeurs et contributrice, anime des prises de décisions, réalise des arbitrages globaux sur l’avancée du chantier (Il ou elle n’est pas en production ou en réalisation d’une mission.)

ATTENTION - Le temps de travail en tant que soucieux doit donc être limité par rapport à la production et à la réalisation des actions. Ce temps est cependant valorisé dans nos collectifs afin d’inciter à la prise de responsabilités et de reconnaître la notion de charge mentale diffuse. Nous faisons donc le pari de mieux rémunérer le temps réalisé en tant que soucieux sur des actions de soucieux que le temps de contributeurs et contributrices. Cependant les personnes qui n’ont pas l’habitude de cette subtilité ont tendance à mélanger leur temps de soucieux avec leur temps de productions des actions, et ainsi à se rémunérer sur les standards hauts sur de nombreux jours de travail. 

Les modes d’interventions

Pour chiffrer ses actions, le soucieux va évaluer le nombre de jours de travail et les frais nécessaires. Nous définissons quatre modalités de “jours de travail”. 

SOUCIEUX

Repère : entre 300 et 400 euros par jour de travail.

CONTRIBUTION

Repère : entre 100 et 300 euros par jour de travail.

PRESTATION INTERNE

Repère : entre 100 et 300 euros par jour de travail.

PRESTATION EXTERNE

Tarif définis dans le cadre d’une contractualisation.

Pour chaque action, le ou la soucieuse se demande :

Quelle est la part du travail sur laquelle des contributeurs et contributrices pourraient intervenir ponctuellement et aidées à l’avancée de l’action ? Cette part est évaluée en nombre de jours de travail de “contribution”
Quelle est la part du travail qui ne peut être réalisée que par moi ou par quelqu’un de l’équipe rapprochée, investi dans le collectif ? Cette part est évaluée en nombre de jours de travail de “prestation interne"
Quelle est la part du travail qui devra être externalisée, réalisée par un ou une professionnelle extérieure au collectif ? Cette part est évaluée en tarif de “prestation externe"

Le ou la soucieuse ajoute les frais à engager pour la réalisation de chaque action.

Puis il ou elle conclut par évaluer le nombre de jours de “soucieux” nécessaire pour le suivi et la coordination de l’ensemble de ces missions. 

CONTRIBUTION ou PRESTATION INTERNE ?

Il n’est pas toujours évident de définir ce qui pourrait relever d’une organisation contributive de ce qui doit être réalisé par un nombre restreint de travailleurs en prestation interne. Voici quelques guides de lecture pour faciliter ces choix :

La réalisation de l’action comprend des délais et ou des livrables.  La réalisation de l’action est bien documentée et outillée.
La réalisation de l’action nécessite une réactivité importante et une prise en charge rapide des requêtes ou des imprévus. La réalisation de l’action est structurée en petites actions claires et délimitées.
La réalisation de l’action nécessite une connaissance de l’historique et des derniers éléments d’actualité. La réalisation de l’action nécessite de nombreuses interventions sur un territoire étendu ou une production importante de contenus provenant de nombreuses sources. 
La réalisation de l’action implique un ou plusieurs partenaires avec des contacts réguliers.  Des tâches de l’action peuvent être réalisées sans avoir connaissance des autres tâches ou composantes de cette action. 
plutôt PRESTATION INTERNE plutôt CONTRIBUTION

L'exécution des missions et des tâches et la rétribution du travail

Le travail ne doit naturellement pas s’interrompre pendant ces périodes de bilan et de structuration du projet qui peuvent s’étaler sur plusieurs semaines voire mois. Au soucieux de s’assurer que le travail réalisé est cohérent avec les grandes lignes qui commencent à émerger du projet du collectif. 

Le ou la soucieuse mobilise des membres du collectif (équipe restreinte) ou de la communauté pour poursuivre ou commencer à travailler sur les missions. 

COMMENT RECRUTER DES CONTRIBUTEURS ?

Donner envie - vendre son chantier et ses missions. Mettre en valeur l’utilité et l’intérêt. 

Périmétrer et outiller - la première fois, mobiliser les personnes sur des tâches ou des missions précises sur lesquelles ils voient à peu près ce qu’il faut faire. 

Rassurer et mettre en confiance - “il s’agit d’un travail donc il est rémunéré”. Préciser avec une grande clarté le mode de rétribution et les règles du jeu. Les rétributions peuvent ne pas être financières. Un salarié d’une structure membre du réseau peut contribuer ponctuellement sur les projets sans demander de rétribution financière pour ce travail, cela consiste en un acte d’adhésion et de participation à la bonne santé du réseau. Ces jours de travail doivent cependant être enregistrés par le collectif et valorisés auprès du réseau et des financeurs. 

Les membres du collectif travaillent sur les actions. La rétribution demandée pour les jours de travail est définie par le travailleur lui-même.

Les prestataires internes ou contributeurs sont plus ou moins autonomes dans la déclaration de leurs jours de travail et l’évaluation de leur rétribution. Le ou la soucieuse se charge d’accompagner les membres du collectif dans leur montée en compétences de participation à un modèle contributif. 

Exemple

Après que le soucieux en charge du chantier lui ai présenté les documents de suivi et les outils pour réaliser les actions, un membre du collectif réalise trois rencontres de tiers-lieux pour leur présenter la Compagnie des Tiers-Lieux et pour les écouter sur leurs projets et les problèmes qu’ils rencontrent. Cela lui a pris 3 demi-journées, il renseigne 1,5 jours dans la ligne budgétaire correspondante à la visite des lieux sur le tableau de suivi général et indique 330 euros comme rétribution. Il ajoute un commentaire indiquant la visite des 3 lieux à trois moments différents et quelques frais de transports à couvrir.

Chaque action dispose de ces modes et outils de suivi propres. Le contributeur réalise le travail. Il évalue le nombre de jours, les renseigne dans le tableau de suivi et estime la rétribution juste.

Les contributeurs et prestataires internes facturent leur travail régulièrement à la structure qui porte le projet. 

STATUT DU TRAVAILLEUR ET CONTRIBUTION

Les différents statuts d’indépendants sont plus adaptés pour évoluer dans le modèle que nous décrivons. Le temps dédiés n’a pas à être contractualisé, ni négocié avec d’éventuelles encadrants. La facturation peut se faire de manière fluide. Même si ce n’est pas le cas pour nous, nous pouvons imaginer des modes de contributions de salariés en entreprises ou d’agents publics qui sont en adéquation avec ce modèle ou qui s’inscrivent dans des partenariats, du mécénat, des contributions de soutien au projet, etc.

LA JUSTE RÉTRIBUTION

La notion de juste rétribution dépend d’abord de ce que vous avez décidez collectivement. Il existe de nombreuses manières de vivre la question de la valeur du travail. Voici quelques pistes :

Nous pratiquons la rétribution libre encadrée. Cela consiste à donner un repère de montant et à laisser les personnes se positionner par rapport à ce montant en fonction de multiples critères propres à chacun, non formalisés. On va dire que quelqu’un qui apprend et se forme et qui fait les choses un petit peu moins vite va se rétribuer plus faiblement, que celui qui bénéficiera personnellement de son travail par la suite peut se rétribuer plus faiblement que celui qui travaille pour les autres, que celui qui fait à contre coeur une tâche que personne ne veut faire parce qu’il faut la faire sera plus légitime à se rétribuer plus largement que pour les tâches stimulantes et accessibles. etc. Voir Coremuneration

Nous avons dû pratiquer (voir annexe approche narrative) la rétribution en fonction de ce qu’on a. Vous réalisez le travail que vous estimez nécessaire pour le développement de votre projet en vous assurant que vous ne dépassez pas trop le montant de ressources disponibles pour rétribuer le travail. A la fin de l’année, vous divisez le montant disponible de ressources (finalement obtenues) par le nombre de jour travaillé dans l’année et cela vous donne le tarif journalier. 

L’égalité salariale. La suppression pure et simple du jugement de différentiation dans la valeur que l’on apporte via son travail au collectif. Chaque membre qui travaille une heure se paye avec le même montant. Une heure de ménage équivaut à la même rétribution qu’une heure de négociations avec les financeurs. (voir https://autogestion.coop/2005/08/17/faut-il-tous-se-payer-pareil/)

Annexe

La petite histoire et les rebondissements de l’expérimentation de ce modèle au sein de la Compagnie des tiers-lieux. 

La Compagnie des tiers-lieux a décidé de fonctionner selon un modèle contributif de rétribution. Cela consiste à définir approximativement le travail à réaliser ou les chantiers à mener et à dédier un budget à cette mission. Les membres qui travaillent sur cette mission indiquent le nombre de jours de travail qu’ils ont passé sur cette mission et estiment le montant de rétribution qu’ils souhaitent toucher pour la réalisation de ce travail.

Ce document raconte les différentes étapes et décisions qui ont été réalisé au cours de l’année 2019 pour gérer ce système.


Septembre 2018 - Le budget est constitué par l’instigateur de la Compagnie des Tiers-Lieux lors de la demande de subvention qui déclenche la naissance de la structure. 

Mars 2019 - La subvention est accordée au regard de ce budget. Celui-ci est structuré en plusieurs chantiers thématiques et l’instigateur a identifié dans son réseau un responsable par chantier chargé de coordonner les actions et d’assurer l’avancement des missions.

Juin 2019 - Les actions tardent à se mettre en place et les membres pour lesquels l’exercice d’évaluer la valeur de son travail est nouveau ont peur de demander trop. Les membres se disent qu’il vaut mieux déculpabiliser et pousser tout le monde à bien se servir et à travailler pour que les missions puissent trouver une vitesse de déploiement cohérente avec le projet de la Compagnie des Tiers-Lieux. “Au pire, si le budget est consommé, nous nous arrêterons de travailler.” 

Septembre 2019 - Quelques chantiers sont bien lancés et une partie des membres de l’équipe commence à travailler à tiers-temps voire à mi-temps sur le projet. L’instigateur met à jour le budget ; la seconde demande de subvention n’a pas aboutie, les subventions allouées initialement au travail sur les chantier 2 et 4 sont réorientées sur le chantier communication sur lequel les dépenses sont déjà engagées auprès de fournisseurs extérieurs. Les produits espérés sur les chantier 2 et 4 ne sont pas en passe d’être réalisés. L’instigateur alerte l’équipe sur la situation.

Octobre 2019 - L’équipe continue à travailler sur les dossiers ne cherchant pas à mettre en stand by les dossiers en cours, particulièrement l’organisation de l'événement annuel. A la fin du mois d’Octobre l’instigateur rappelle à l’équipe que le travail des membres de l’équipe en Octobre et Novembre sera difficilement rétribué. La subvention principale ne devait représenter que 40% du budget et se retrouve propulsée à 90% car la seconde demande de subvention n’a pas aboutie et que les produits envisagés n’ont pas été réalisés. 

Novembre 2019 - Un travail de réallocation des ressources et une mise à jour budgétaire permet d’estimer le montant de ressources financières disponibles pour rétribuer le travail des membres d’Octobre à Décembre. L’instigateur et un membre de la Compagnie propose à l’équipe de déclarer leurs jours d’Octobre à Novembre sur un tableur qui calcul automatiquement le tarif jour et donc le montant total de rétribution par membre de l’équipe. 

Extrait fictif du tableau de répartition du budget contributif restant.
Gestion Chantier 1 Chantier 2 Total Montant Total
Ursula 0,5 0,5 1 188 €
Belzebuth 4 1 5 939 €
Gérardo 8 1 9 1 691 €
Elle 5 5 939 €
Betty 6 6 1 127 €
Johnny 8 8 1 503 €
Tarif par jour 235 € 34 jours travaillés
Budget contributif disponible
8000

Plus les membres déclaraient des jours, plus le tarif baissait. Nous arrivons à l’issue du processus à un montant de tarif journalier de 280 euros alors que le tarif moyen pour le travail de coordination et de pilotage des chantiers se situait entre 350 et 400 euros. 

Décembre 2019 - Le tableau a été complété et on se retrouve dans une situation délicate. Pour le même temps de travail réalisé, ceux qui ont réalisé ce travail avant Octobre ont été presque deux fois mieux rémunérés que ceux qui ont réalisé ce travail à partir d’Octobre. C’est d’autant plus flagrant qu’au sein d’un même chantier, la majorité du travail avant Octobre a été réalisé par un des membres et la majorité du travail à partir d’Octobre par l’autre. Le membre en question propose alors de réaliser cet exercice pour l’ensemble des jours de travail réalisé sur l’année pour atténuer cet écart. Cette proposition est retenue.

La situation est plus juste mais reste problématique pour l’un des membres qui avait principalement travaillé avant Octobre, celui-ci devrait rendre 1000 € au budget. Les membres du collectif se mettent d’accord pour que la somme ne soit pas remboursée et certains diminuent le montant de la rétribution qu’il devrait toucher afin d’équilibrer les comptes.