Mille lieux, objectiver l’impact des tiers-lieux sur les territoires

De Movilab.org

Le sujet “tiers-lieux” n’est pas nouveau mais il n’a jamais autant fait parler de lui. L’État, via la Mission Coworking, s’en saisit au risque de centraliser un phénomène par essence distribué et ouvert. Les collectivités locales y voient un excellent moyen de revitaliser les centres-villes, au risque de multiplier les coquilles vides. Pourtant, les tiers-lieux ne sauraient être la solution miracle à tous les problèmes. D’où l’importance d’en comprendre finement les impacts sur les territoires. C’est l’ambition de notre exploration Mille Lieux.

Nous refusons de réduire les tiers-lieux à des chiffres, de les ranger dans des cases ou d’en avoir une approche utilitariste. Volontairement, nous souhaitons aller au delà du prisme économique qui s’en tiendrait au chiffre d’affaires généré ou au nombre d’emplois créés au sein de ces espaces. Nous avons dès lors choisi quatre champs d’exploration : la transformation des territoires, l’évolution du rapport au travail, la création de communs et la transition écologique. Ces sujets sont au coeur des enjeux de notre société et ils méritent donc d’être adressés en premier lieu.

Cette exploration propose deux clés d’entrée :

  • une approche par terrains avec huit monographies qui dressent un tableau complet des lieux (fiche technique, cartographie et frise chronologique) pour mieux les recontextualiser sur leur territoire.
  • une approche par impacts avec huit externalités positives ou limites qui permettent de mieux comprendre ce que ces lieux créent sur leur territoire.

Le livrable numérique est conçu de telle sorte qu’il permet de naviguer entre les deux, en fonction de la sensibilité et des envies de chacun.

Bonne immersion !

NB : cette tribune de Samuel Roumeaux a été publiée dans une version courte dans Le Monde en date du 13 Mai 2019 et dans sa version intégrale ici.
Nous en proposons ici une archive.

Potentiels leviers de développement économique, les tiers-lieux sont avant tout des vecteurs de confiance, de convivialité et de lien social. C’est un premier pas, et c’est justement ce dont notre société a besoin.

En 2014, le maire de Tournus, petite ville de Saône-et-Loire, met sur les rails un cinquième projet de centre commercial en périphérie. Le taux de vacance des commerces de proximité avoisine les 22%. Une histoire on ne peut plus banale dans cette France des villes moyennes. Sauf que cette fois, les choses ne vont pas se passer comme prévu : un collectif d’habitants, baptisé Tournugeois Vivants, se constitue en opposition au projet, jusqu’à la chute de l’édile en 2017. Faut-il voir dans cette histoire les prémices d’une révolte de plus grande ampleur ? La France de l’après-guerre s’est reconstruite autour des grands ensembles d’un côté, d’un habitat pavillonnaire de l’autre, avec au milieu des centres commerciaux et la voiture individuelle généralisée pour jouer le rôle de liant. Nous sommes aujourd’hui les témoins des conséquences environnementales, sociales et économiques de ce modèle. Le mouvement des Gilets Jaunes n’en est que le dernier développement en date et le concept de « France périphérique » est en passe de devenir un lieu commun. Pourtant, hormis quelques exceptions, c’est encore largement le sentiment d’impuissance qui domine, aussi bien du côté des décideurs politiques que des citoyens. Alors que pouvons-nous faire pour inverser la vapeur ?

Tiers-lieux : un même mot pour mille réalités

La préférence française pour la planification centralisée n’est pas la solution, elle est la source du problème. Derrière les fractures de la France des villes moyennes, il y a une histoire qui s’écrit dans une relative discrétion : celle des tiers-lieux. C’est cette histoire que nous avons voulu mettre lumière avec l’exploration Mille Lieux. De Guéret à Pontivy, en passant par Metz, Arles ou encore Auxerre, nous avons étudié huit tiers-lieux pour tâcher d’en comprendre les impacts sur les territoires qui les accueillent. Nous tenions à illustrer leur diversité, gage d’authenticité.

Car il est difficile d’assigner un rôle prédéfini à des espaces qui ne sont ni absolument un chez soi, ni un simple bureau. D’où l’appellation originale de « tiers-lieu », forgée par Ray Oldenburg. Les tiers-lieux proposent un mélange d’usages au sein d’un même espace, avec une volonté de produire du commun. Ils se caractérisent par leur capacité à provoquer la rencontre et à créer du lien. Ils peuvent être vus comme une forme de mobilisation locale pour l’intérêt général. Le point commun des tiers-lieux, c’est leur capacité, à l’épreuve de l’usage et parfois au-delà de l’intention, à faire société. Localement. A petite échelle. En réseau.

Le point commun des tiers-lieux, c’est leur capacité, à l’épreuve de l’usage et parfois au-delà de l’intention, à faire société. Localement. A petite échelle. En réseau. 

Le souci, c’est que le terme de tiers-lieu sert aujourd’hui à désigner des réalités très différentes : une source infinie de malentendus. Quoi de commun entre l’antenne parisienne du géant américain du coworking WeWork — une entreprise dont la valorisation avoisinerait les 40 milliards de dollars — et la médiathèque de l’espace Kenere à Pontivy ? Des termes comme « fablab » ou « coworking » évoquent les centres urbains et les grandes métropoles mondialisées. Il est vain de vouloir prendre quelques recettes glanées dans des modèles existants et s’attendre à ce que ça marche. Et d’ailleurs, que veut dire “marcher”, pour un tiers-lieu ?

Déployer des espaces où faire société

Il est temps d’en finir avec la pensée magique qui entoure la notion de tiers-lieu. Non, un fablab ou un espace de coworking ne vont pas, à eux-seuls miraculeusement, revitaliser un centre-ville sinistré depuis dix ans ou relancer des filières économiques disparues depuis plus longtemps encore. Lui assigner ce genre d’objectifs irréalistes est le meilleur moyen de donner naissance à une coquille vide. En la matière, la liste est longue ! A contrario, ce sont parfois les devantures les plus inattendues — comme le salon de coiffure Terre de beauté à Arles — qui prendront des airs de tiers-lieu. Le développement économique, le rayonnement du territoire, l’innovation, tout ce qu’on met d’ordinaire en avant quand on pousse à l’ouverture de ce genre d’espace atypique, cela viendra, mais dans un second temps. Au fond, ce qui détermine la réussite d’un espace partagé, c’est d’abord le processus de construction collectif.

Car voici bien le drame de notre époque : il n’y a plus d’espaces où se retrouver pour créer du commun. A force de planifier et d’attribuer des fonctions trop précises aux lieux, la vie sociale s’est retrouvée pour ainsi dire écrasée. 

Car voici bien le drame de notre époque : il n’y a plus d’espaces où se retrouver pour créer du commun. A force de planifier et d’attribuer des fonctions trop précises aux lieux, la vie sociale s’est retrouvée pour ainsi dire écrasée. Quoi qu’on pense du mouvement sur le fond, il est tout de même très révélateur que les Gilets Jaunes se soient spontanément retrouvés sur des ronds-points, lieux oubliés devenus tiers, symboles d’un pays atomisé, pour s’y découvrir partageant une destinée commune… Étranges agoras pour une drôle d’époque.

Cultiver plutôt que programmer

Une ville est une entité vivante. De ce point de vue, les tiers-lieux montrent la voie aux élus locaux qui voudraient sincèrement faire évoluer l’action publique. Car ils en appellent à rien moins qu’une petite révolution : accepter d’inventer la ville de façon non-programmée, de laisser ceux qui vivent sur le territoire le dessiner selon leurs envies et leurs besoins. Par exemple, à la Quincaillerie, à Guéret, les animateurs du lieu ont préféré n’occuper dans un premier temps que 300 m2 sur les 900 qui leur avaient été attribués. Laisser du vide, c’est donner une chance à l’émergence d’usage inattendus. Il y eut d’abord l’installation de la radio locale, puis, plus tard, l’ouverture d’un coworking, d’un espace de médiation numérique, puis d’un fablab… Et l’histoire est loin d’être terminée.

Les tiers-lieux en appellent à rien moins qu’une petite révolution : accepter d’inventer la ville de façon non-programmée, de laisser ceux qui vivent sur le territoire le dessiner selon leurs envies et leurs besoins. 

S’interdire d’imposer des usages par le haut, c’est aussi permettre la reconstruction d’un lien de confiance authentique entre citoyens et institutions. Aux Riverains, à Auxerre, les liens tissés sont tels que les membres se voient comme une famille. Et ce n’est pas juste une métaphore ! Que des tiers-lieux puissent être perçus comme des tiers de confiance dans certains territoires où le niveau de défiance à l’égard des institutions est au plus haut, voilà qui est surprenant. Dans une société atomisée, c’est aussi un motif d’espoir.

Dans le climat politique actuel, il faudra du temps pour réparer le tissu social. Mais nous savons aujourd’hui par où commencer.


PS : pour télécharger le rapport Mille Lieux complet, c'est par ici.