Etude de la configuration en Tiers-Lieu - La repolitisation par le service

De Movilab.org
TheseAntoineBurret.jpeg
ÉTUDE DE LA CONFIGURATION EN TIERS-LIEU - La repolitisation par le service
Antoine BURRET Thèse de doctorat de Sociologie
Dirigée par Gilles Herreros
Université Lumière Lyon 2 - Centre Max Weber – UMR 5283
Présentée et soutenue publiquement le 20 janvier 2017 à 14h15
Dans l'Amphithéâtre Jaboulay, Campus Berges du Rhône, Université Lyon 2
Devant un jury composé de :
Mme Giovanna DI MARZO SERUGENDO, Professeure, directrice, Université de Genève (rapporteure)
M. Yves GILBERT, Professeur des Universités, Université de Perpignan Via Domitia (rapporteur)
M. Michel LÉONARD, Professeur Honoraire des Universités, Université de Genève
Mme Marie-Christine BUREAU, Chargée de recherche, LISE-Cnam-CNRS
M. Philippe BERNOUX, Directeur de Recherche Honoraire, CNRS, Université Lyon 2

Retrouvez ce travail de thèse en intégralité sur Wikiversity

ABSTRACT

Cette étude se propose de traiter le tiers-lieu en tant qu'objet. De le saisir dans toute sa complexité pour essayer d’en dégager toute la simplicité. Elle appréhende le tiers-lieu comme un concept à définir. Pour y parvenir elle construit une enquête qui se déplie en trois parties. Dans un premier temps, l’objet est approché sous l’angle de la terminologie par une étude des usages courants, professionnels et littéraires du terme, suivi de réflexions sur les notions de lieu et de tiers. Des représentations historiques des tiers-lieux sont ensuite analysées au travers des troisièmes lieux de Ray Oldenburg et de certaines structures sociales de la sphère publique habermassienne notamment les salons et les cafés de la bourgeoisie au XVIIIe siècle. Ce passage en revue permet de délimiter l’objet, d’en clarifier les propriétés et les usages. Il constitue également le point de départ et l’hypothèse d’une enquête exploratoire qui a déterminé la construction d’une posture d’investigation originale nécessairement engagée. Cette enquête s’est déroulée entre 2010 et 2015 auprès de services – espaces de coworking, fablabs, hackerspaces, makerspaces, biohackerspaces, etc. dans leur composition et recomposition successives - qui se désignent ou se présentent explicitement comme des tiers-lieux. Les singularités de ces tiers-lieux, la manière dont ils traduisent des valeurs qualitatives en valeurs juridiques et aussi en valeurs quantitatives, les rapports d’échange et les habitudes critiques des usagers contributeurs ainsi que les régimes de conception sont ensuite théorisés. À partir de l’ensemble de ces informations, une proposition de définition conceptuelle du tiers-lieu est formulée. Celle-ci envisage le tiers-lieu comme une configuration sociale particulière où se produit une rencontre entre des entités individuées qui s’engagent intentionnellement à la conception d’une représentation commune, c’est-à-dire à responsabilité partagée. Des invariants sont enfin posés comme l’esquisse d’une logique opératoire supposée déterminer la présence de la configuration en tiers-lieu. Cette procéduralisation présente une manière d’intervenir sur les règles par la conception de services. C’est ce dépassement de la discursivité qui distingue le tiers-lieu de l’espace public politique.

Mots-clés : artificiel, commun, conception, critique, digital, entrepreneur, espace public, libre, mode de vie, règle, service,
tiers-lieu, usage, valeur

PLAN

Choix de l'épigraphe

" Dans tout homme sommeille un prophète, et quand il s’éveille il y a un peu plus de mal dans le monde… La folie de prêcher est si ancrée en nous qu’elle émerge de profondeurs inconnues à l’instinct de conservation. Chacun attend son moment pour proposer quelque chose : n’importe quoi. Il a une voix : cela suffit. Nous payons cher de n’être ni sourds ni muets." 

Emil Cioran – L’anti-prophète - Précis de décomposition (1949)

AVANT-PROPOS

0.1. Objet d’étude	
0.2. Plan commenté	
0.3. Objectif fondamental	

PARTIE I. PROLÉGOMÈNES À L’ÉTUDE DE LA CONFIGURATION EN TIERS-LIEU

Chapitre 1. La question liminaire

1.1. La justification du tiers-lieu	
1.2. Usage du tiers-lieu dans la littérature
1.3. Propriétés du tiers	
1.4. Propriétés du lieu	
1.5. Une définition minimale du tiers-lieu	
1.6. Le vague de l’objet tiers-lieu	

Chapitre 2. Agencement institutionnel de la configuration en tiers-lieu

2.1. Ray Oldenburg – Le troisième lieu	
2.1.1. Le déclin de la sociabilité dans les banlieues résidentielles nord-américaines	
2.1.2. La dimension institutionnelle du rassemblement	
2.1.3. La relation de service et la relation de sociabilité dans les troisièmes lieux	
2.2. Jürgen Habermas – Les structures sociales de la sphère publique bourgeoise	
2.2.1. Le principe de publicité aux XVIIe et XVIIIe siècles	
2.2.2. La dimension spatiale du principe de publicité	
2.2.3. La manifestation discursive des jugements dans les structures sociales de la sphère publique bourgeoise	

Chapitre 3. La conception du récit commun

3.1. La représentation des jugements comme récit	
3.2. La représentation consensuelle des jugements comme récit commun	
3.3. La conception des faits sociaux par le service	
3.4. Réponse intermédiaire à la question liminaire	

PARTIE II. ÉTUDE DE LA CONFIGURATION EN TIERS-LIEU

Chapitre 4. Les sources d’informations

4.1. La question de l’engagement	
4.2. Enquête et jugement	
4.3. Être pris	
4.4. Devenir contributeur
4.5. Limites des sources d’informations	

Chapitre 5. Le tiers-lieu en tant que service

5.1. L’accès au tiers-lieu en tant que service	
5.2. Des services échangés	
5.3. Des services réciproques ou gratuits	
5.4. Les logiques d’action des initiateurs	
5.5. La volonté de mouvement	

Chapitre 6. Individus et manifestation des jugements

6.1. Des individus isolés et distincts	
6.2. Responsables, bénéficiaires, visiteurs et amis	
6.3. La manifestation des jugements	
6.4. La représentation des jugements par la conception de services
6.5. Transformation de la réalité	

Chapitre 7. La représentation consensuelle des jugements

7.1. Une communauté, des communautés	
7.2. D’usagers à contributeurs	
7.3. Le commun	
7.4. Recherche de consensus et fourchette

PARTIE III. REPRÉSENTATION DE LA CONFIGURATION EN TIERS-LIEU

Chapitre 8. Synthèse analytique de l’enquête

8.1. Au regard des formes historiques	
8.2. Un milieu ordonné	
8.3. Les rapports d’échange	
8.4. Les habitudes critiques	
8.5. Les régimes de conception	

Chapitre 9. Représentation du tiers-lieu comme concept

9.1. Définition conceptuelle	
9.2. Une configuration sociale	
9.3. Un mouvement initial entre des agents caractérisés	
9.4. Conséquence du mouvement initial sur chacun des agents caractérisés	
9.5. Un second mouvement conjoint conséquent au mouvement initial

VERS UNE REPRÉSENTATION DYNAMIQUE DU TIERS-LIEU

10.1. Circonférence du vague	
10.2. Éventuels invariants	

Bibliographie

Autres références

Annexes

PREMIERS MOTS

"Cette étude se propose de traiter le tiers-lieu en tant qu’objet. La difficulté intrinsèque à cet objet concerne son positionnement conceptuel incertain. À vrai dire, l’objet ne semble pas en posséder. En tant que tel, il est reconnaissable au travers d’innombrables représentations, mais il n’est selon toute vraisemblance, rattaché à aucune classe. Ses caractéristiques restent vagues. Le tiers-lieu s’appréhende dans une multitude de dimensions. Sa compréhension est ainsi dictée par le regard disciplinaire qui l’observe. Il peut être fonctionnel ou prospectiviste. Il peut être traité comme un service que l’on propose ou comme une situation. Le terme lui, semble être construit en creux. Malgré cela, son usage se répand, tout comme ce qu’il paraît nommer. A priori cette relativement large appropriation peut être comprise comme l’écho d’une nécessité. La nécessité de nommer quelque chose dont la présence se fait sensiblement ressentir. À ce stade, le tiers-lieu paraît artificiel. Comme un objet qui doit être construit. C’est possiblement le cas et cela explique le choix du point de vue employé pour l’étudier. Car pour traiter le tiers-lieu en tant qu’objet il parait inévitable dans un premier temps, de convenir de ce qui constitue cet objet. Ce qui le compose et ce qui le maintien dans le temps. Et c’est ici que se complique la situation. Sa composition est difficilement synthétisable en une cartographie, même dynamique, à moins d’en réduire la circonférence. Il est cependant certain que ce terme recouvre une unité de sens même si celle-ci demeure absente des radars. Ce lieu du tiers se rapporte à quelque chose. Encore faut-il trouver et définir ce quelque chose. C’est à cette condition semble-t-il, que l’objet pourra véritablement s’épanouir."

EXTRAIT

"La représentation actuelle évoque une réalité contemporaine. Elle décrit un mouvement et sa localisation. Elle montre comment dans des situations particulières des individus et des organisations travaillent à la conception de règles techniques et de standard comportementaux. Ces situations de conception, et c’est en ça qu’elles sont particulières, procèdent par l’expression discursive et par un mode d’expression qualifié de poïétique. Plus particulièrement elles semblent exprimer une manière originale et probablement conjoncturel de travailler sur l’objet société dans toute ses composantes structurelles. Le travail en est une fois de plus le principal vecteur et la figure (élargie) de l’entrepreneur est son agent. Ils ne sont cependant que des biais par lequel semble-t-il passe la traduction de valeurs qualitatives en valeurs juridiques et aussi en valeurs quantitatives. Le travail de conception d’artefacts est ici sensés déclencher un mouvement d’échange. Un mouvement d’échange conditionnés a un accord sur les finalités envisagées du mouvement. Ces dernières ainsi que les moyens misent en œuvre correspondent aux raisonnements et aux jugements de la population qui les engagent. Cette population embrasse trop large pour être catégorisés dans des profils sociologiques convaincants. En témoigne la diversité des usages. Le critère pour la qualifier est donc la figure de l’entrepreneur délaissant sa seule dimension statutaire au profit d’une dimension capacitante. Ses raisonnements recouvrent par ailleurs en certains endroits les fondements de ceux qui ont modelé l’informatique et qui de manière générale s’exprime dans le domaine des sciences de l’artificiel. Pour cause, ils concernent eux aussi la conception d’artefacts dont la complexité oblige à articuler une multiplicité de points de vue et de sensibilités. Et de plus les agents de ce travail de conception n’ont également, et selon toute vraisemblance, aucun lien d’appartenance. Seul l’objet de la conception les réunit ainsi que les valeurs qualitatives et quantitatives que l’objet semble véhiculer.

C’est dans cet interstice que le tiers-lieu en tant qu’objet semble s’épanouir et accomplir sa fonction. Lorsque qu’il déclenche « sous des formes extrêmement variées » la rencontre d’entités individuées et que celles-ci s’engagent intentionnellement à la conception d’une représentation commune. Cette abstraction configurationnelle peut être déclinée dans quantité de situations. Elle repose sur certains types d’interactions poïétiques. Son milieu de manifestation est contextuel. Il répond à la nécessité de la situation. Et ce qu’il engage est à chaque fois décisif puisqu’il est en conversation approfondie et permanente avec la situation." (p. 249)

DERNIERS MOTS

"Jürgen Habermas a procédé dans certaines mesures à un raisonnement du même ordre concernant les conditions d’apparition d’une sphère publique démocratique. Dès les dernières lignes de l’ "espace public", il envisage la possibilité d’une procédure de la discussion publique permettant "d’assouplir les formes coercitives d’un consensus extorqué par contrainte". Il envisagera plus tard, la souveraineté populaire sous l’angle de sa procéduralisation. Selon lui, l’expression de la volonté de tous "constitue le résultat de la délibération de tous". En synthèse, et pour reprendre les termes consacrés, la définition procédurale de la sphère publique consiste à ne pas seulement envisagé celle-ci comme "une arène destinée à évoquer certains types de sujets et de problèmes", mais comme "une arène destinée à un certain type d’interaction discursive et ce, sans aucune restriction sur ce qui peut être sujet à délibération". Cette procéduralisation concerne explicitement une manière d’intervenir sur les règles. Par l’énonciation de ces invariants, l’intention est dans une certaine mesure la même. À ceci près que la nature des interactions et la manière d’intervenir sur les règles semblent différer. Le tiers-lieu porte l’attention sur la rencontre, l’engagement d’entités individuées et la conception d’une représentation commune. De manière opératoire cette représentation peut s’envisager comme l’établissement d’un référentiel. Un référentiel qui est commun et non public. Quant à ce qu’il se dégage de ce référentiel, cela dépasse le cadre de cette étude. Des trajectoires sont déjà largement observables en certains endroits et en certains temps. Maintenant, rien n’empêche d’envisager l’objet tiers-lieu dans des dimensions encore inconnues afin qu’il accomplisse sa fonction fondamentale qui est le dépassement de la discussion. Mais pour cela, il faut composer une situation..."

DISCOURS DE SOUTENANCE

M. le Président, mesdames et messieurs les membres du jury, j’ai l’honneur de vous présenter aujourd’hui ma thèse en sociologie et anthropologie intitulée : Étude de la configuration en tiers-lieu – La repolitisation par le service.

Je vous remercie d’avoir bien voulu prendre connaissance de ce travail et d’être venu le discuter. Je remercie également toutes les personnes qui m’ont fait l’amitié et le plaisir de venir assister à cette soutenance.

La question liminaire

La thèse que je présente devant vous a pour objectif d’introduire le concept de tiers-lieu dans le monde académique. Cette ambition est née du constat d’un trou épistémologique. Le terme tiers-lieu n’apparaît que très rarement dans la littérature scientifique et dans des compréhensions aléatoires. Parfois même contradictoire. Son usage, dans langage courant ou dans le jargon professionnel s’est quant à lui répandu de manière spectaculaire et ce en très peu d’année. Pourtant ce qu’il désigne n’a jamais été clairement précisé. Sa compréhension varie au gré des besoins des discours. En réalité son ambiguïté est telle que son emploi traduit l’impression confuse d’être face à quelque chose d’important mais que l’on ne parvient encore à circonscrire.

Son importance supposée n’est pas uniquement lié au fait que son usage se répand. En lui portant un peu d’attention, en prenant le tiers-lieu au sérieux, on s’aperçoit qu’il cristallise des tensions, qu’il accueille des fantasmes, des désirs et des besoins collectifs. Certains lui prête des vertus dans le domaine du travail, de la mobilité, de l’écologie, de l’entrepreneuriat, de l’éducation, de l’urbanisme. Certains le perçoive comme le berceau d’une autre économie. D’autre comme le creuset d’un rapport renouvelé au choix politique. D’autre encore comme un élément central face à l’importance que prend les technologies informationnelles dans nos sociétés.

Un parti pris aurait pu être de ne considérer le tiers-lieu que dans une seule de ces perspectives. C’était alors prendre le risque d’en réduire la compréhension à ces seuls usages contemporains. De lui conférer prématurément des vertus mais surtout des limites. Il m’a semblé qu’interpréter le tiers-lieu comme un phénomène ponctuel en restreignait sa compréhension et sa portée. Sans en être entièrement satisfait, j’avais déjà effectué cet exercice dans plusieurs articles et dans le livre que j’ai publié sur le sujet en 2015. Cependant, j’ai ici été porté par la volonté d’inscrire le tiers-lieu dans une vision de très long terme.

Dans ce travail, j’ai essayé de ne pas me laisser happer par certaines convictions, par certaines pratiques, par certains courants idéologiques, par certains mouvements sociaux qui ont très tôt perçu l’intérêt du tiers-lieu. Qui ont même parfois largement contribué à sa popularisation. J’ai essayé de le délivré de ses contingences conjoncturelles. Pour cela, je me suis efforcé de le travailler comme une abstraction. De l’interroger sous ses multiples facettes, afin de comprendre ce que le tiers-lieu avait à dire. Ce travail de clarification s’achève par la proposition d’une définition conceptuelle du tiers-lieu. Une définition permettant de qualifier une situation qui jusque-là, à ma connaissance ne portait pas de nom. Mais si cette situation ne portait pas de nom, cela ne veut pas dire, qu’elle n’existait pas. Cependant en la nommant, l’ambition est de la présenter comme un objet d’étude à part entière.

Je crois foncièrement que parvenir à formuler une définition conceptuelle du tiers-lieu est un enjeu décisif. Déjà car la formulation d’un concept, si tant est qu’il s’appuie sur un savoir théorique et empirique consistant, permet d’éclairer certaines situations. Cela permet également de déployer ces situations dans des dimensions encore inconnues. Voir de résoudre certaines équations qui jusque-là ne trouvaient pas d’issu.

Et c’est là mon objectif personnel, intime et ce qui a profondément motivé cette recherche. Je suis convaincu qu’au-delà de ses représentations actuelles et de ses usages contextuels, le tiers-lieu constitue un exercice cognitif et humain essentiel pour réguler avec sérénité et avec une conscience stratégique le passage déterminant vers la société telle qu’elle se présente à nous.

Et c’est d’autant plus signifiant, symbolique et urgent en cette année électorale et en ce jour d’investiture américaine du 20 janvier 2017.

Un engagement méthodologique

Le travail que j’ai mené n’est pas uniquement un travail conceptuel. Pour construire ma définition du tiers-lieu, j’ai structuré une démonstration en trois parties distinctes. Dans la première partie j’ai approché le tiers-lieu par le prisme de la terminologie. Si j’ai fait le tour des mots du tiers-lieu c’est pour en dégager certaines propriétés. C’est d’ailleurs par ce travail terminologique que j’ai pu constater que le tiers-lieu était une configuration sociale particulière.

J’ai pu aussi saisir les raisons du très grand vague qui caractérisait la compréhension du tiers-lieu. Chaque situation où se réunissent des individus hétérogènes en un même endroit ne peut-être apparenté à un tiers-lieu. Qu’il soit questions d’événements festifs ou sportifs, de festival de musique, de carnavals, de temps de délibération, de manifestations collectives, d’assemblés parlementaires, d’agoras, de forums hybrides, ou que sais-je encore ; ces situations sont précisément celle de l’espace public en tant qu’il se comprend comme la réunion d’individus privés assemblés en un public. Le tiers-lieu devait se rapporter sans doute à quelque chose d’autre.

J’ai alors tenter de nuancer les caractéristiques de cette configuration sociale par l’analyse de certaines institutions que j’ai qualifié d’agencement institutionnelle de la configuration en tiers-lieu. J’ai analysé ce que Ray Oldenburg nomment les troisièmes lieux, c’est-à-dire des institutions à aux pratiques majoritairement commerciales et qui favorisent les relations de sociabilité entre individus. J’ai également travaillé sur les structures sociales de la sphère publique bourgeoise au 18e siècle chez Jürgen Habermas et notamment les cafés, les salons littéraires, mais aussi les journaux et la constitution de la représentativité. J’ai ainsi réaliser que le tiers-lieu désignait à la fois une configuration sociale et le service qui permettait l’apparition de cette configuration sociale Au regard de ces passages en revu, j’ai développé plusieurs notions que le tiers-lieu semblait consacrer : la notion de service, la notion de représentation et la notion de consensus. Je me suis alors surtout contraint à proposer une définition que j’ai qualifié d’intermédiaire. C’est avec cette définition intermédiaire, forme d’armature conceptuelle, que je me suis confronté à mon terrain de recherche.

Je suis aller à la rencontre de services qui proposaient explicitement ou implicitement l’expérience d’une configuration en tiers-lieu à leurs usagers en France en Belgique et en Suisse. Des espaces de coworking, des fablabs, des hackerspaces, des biohakerspaces dans leur composition et recomposition successives. Je les ai d’ailleurs appelé des tiers-lieu en tant que service. J’ai observé leurs modèles, leurs architecture, les logiques d’actions de leurs initiateurs, leurs usages, leurs usagers, leurs valeurs. J’ai analysé particulièrement la manière dont se construisait un système de règle, les rapports d’échanges, les habitudes critiques et les régimes de conception. J’ai vérifié à chaque fois et de manière, tant que faire ce peu méthodique, les caractéristiques relevé dans la définition intermédiaire. J’ai confronté le terrain à chacune de ses caractéristiques. J’ai pu ainsi en déceler les particularités ainsi que les filiations avec les agencements institutionnels déjà étudié. C’est sur l’ensemble de ces informations que j’ai construis ma définition.

Pour réaliser cette enquête j’avais décidé d’opter pour une approche ethnologique où j’allais me concentrer sur les descriptions de situations. Mais pour faire l’étude du tiers-lieu, ça n’était pas suffisant. La première raison est peut-être la nature instable et immature de l’objet étudié. Lorsque je me suis présenté devant mon terrain, le terme tiers-lieu était quasi inconnu. Seul quelques rares individus en faisait un usage avancé et percevait un intérêt certain. C’est la qualité tout juste émergente de mon objet qui justifie l’aspect exploratoire de ma démarche. J’ai longtemps chercher à identifier la méthode appropriée à l’objet et à mes objectifs de recherche. La seconde raison est la réaction du terrain qui a massivement, et sans discussions, rejeté ma première posture, celle de l’observation participante, et qui ne consistait en réalité qu’a être là et à observer ce qui se passait. Pour étudier le tiers-lieu il fallait que j’en fasse moi-même l’expérience. Que je participe concrètement a l’élaboration des tiers-lieux. Que j’engage les enjeux de mon existence. Que je m’engage.

J’ai effectué un parallèle avec le travail sur l’ensorcellement de l’ethnologue Jeanne Favret-Saada. Lorsqu’elle affirme avoir été elle-même ensorcelé pour pouvoir étudier la sorcellerie. Au risque de paraître disproportionné, c’est là l’expérience qui m’a semblé la plus proche de la posture que j’ai été contraint d’adopter. Je devais être affecté et embarqué avec les individus et les organisations des tiers-lieu pour pouvoir l’étudier. C’était une condition sine qua non pour approcher concrètement ce qui se jouait. Les postures référentes de la sociologie d’intervention n’était pas adapté. Il n’y avait pas de problème à résoudre ou de souffrance à éluder dans un groupe social déterminé. Je devais construire le tiers-lieu en me positionnant avec ceux qui le construisait. Je devais m’engager avec ceux qui s’engageaient. En travaillant comme eux et avec eux. Non pas à côté, non pas entre, mais avec.

Ma tâche était complexe et mon travail de recherche à parfois été mis en danger par une trop grande fascination. Mais peu importe. Le tiers-lieu était alors une simple idée. Au même titre que les individus que j’ai étudié, j’ai prétexté ma recherche et utilisé mes compétences dans le développement culturel des territoires en transition pour concrétiser cette idée. Un peu comme un chercheur en informatique co-développe le programme sur lequel il souhaite travailler toute sa vie. J’ai contribué à la conception de la configuration sociale dans laquelle je pensais pouvoir m’épanouir aussi bien humainement que professionnellement.

Cela à durer 5 ans. Entre 2010 et 2015. Et ce n’est qu’au bout de ces 5 ans que je me suis senti suffisamment équipé voir suffisamment légitime, pour m’atteler concrètement à la rédaction de l’étude que je présente devant vous. Ce temps d’enquête a été un temps pour faire émerger le tiers-lieu en tant qu’objet, faire l’analyse de ses principales caractéristiques et enfin consolider une représentation du tiers-lieu comme concept.

Résultats

Le principal apport de ma recherche est de concevoir le tiers-lieu comme un concept. Au regard de l’ensemble des informations théoriques et empiriques, des partis pris analytiques et méthodologiques de l’étude, je suis parvenu à définir ce concept. J’ai observé qu’il s’intégrait à une classe d’objet et qu’il était gouverné par 3 grandes caractéristiques. Ainsi, le tiers-lieu peut-être défini conceptuellement comme une configuration sociale où la rencontre entre des entités individués engage intentionnellement à la conception d’une représentation commune. Je vais maintenant détailler chacune des 3 grandes caractéristiques du tiers-lieu

Dans cette définition, la rencontre entre entités individuées est la première caractéristique du tiers-lieu. La rencontre est différente d’un rassemblement qui n’engendre pas nécessairement d’interaction ou de capacité d’interaction entre les entités. La rencontre se produit nécessairement en un lieu, c’est-à-dire dans l’espace singulier où se produit cette rencontre. Il faut également la présence d’au minimum deux entités pour qu’il apparaisse rencontre. Le qualificatif d’entité ne réduit pas la rencontre à une rencontre entre individus, ce peut être des organisations qui se rencontre entre elle comme ce peut être des individus qui rencontre des organisations. Toujours est-il que dans le tiers-lieu, cette rencontre se passe entre des entités qui sont individué. Individué, dans le sens que, avant la rencontre, il n’existait pas relation de subordination préétablie, ni de relation unitaire formalisée entre ces différentes entités.

La seconde caractéristique est la conséquence de la première. Cette rencontre engage intentionnellement. Elle engage c’est-à-dire que si avant le tiers-lieu, il n’y avait pas de lien entre les entités, par le tiers-lieu et par cette rencontre, il apparaît un lien qui n’existait pas jusqu’alors. Une liaison qui est produite par la rencontre dans le tiers-lieu et qui invite les entités individuées à prendre ensemble une certaine trajectoire d’action. En précisant que cet engagement est intentionnel il est affirmé qu’il est pris délibérément. Qu’il est conscient et volontaire. Qu’il procède d’une stratégie individuelle. Cela sous entend également qu’il y a une négociation entre les entités afin de convenir de la trajectoire d’action pris conjointement. Une négociation dont l’issu peut-être le fruit d’un compromis, d’un consensus, d’un consentement mutuel ou bien d’une décision autoritaire de l’une de ces entités et derrière laquelle les autres entités se replient intentionnellement.

La dernière caractéristique de la définition est en somme la finalité du tiers-lieu. Dans la configuration en tiers-lieu, la rencontre engage intentionnellement à la conception d’une représentation commune. L’emploi des termes conception d’une représentation précise l’intention sous-jacente à l’engagement. Les entités combinent indistinctement différents éléments et produisent ce que l’on peut envisager comme un support de manifestation de leur jugement. Un support qui est l’expression de ce que les entités juge comme bien, beau, laid, désirable, souhaitable, convenable, nécessaire, réalisable, crucial.

Dans la configuration en tiers-lieu, tous les supports de manifestation des jugements sont envisageables. L’étude en a montré de nombreux : des écrits, des œuvres plastique, des services informatiques, des plans techniques, des technologies, des modèles, des formats, des codes. Mais si tous les supports sont envisageables, dans le tiers-lieu, ils ont la spécificité d’être gouverné comme des communs. C’est-à-dire qu’ils sont à la responsabilité des entités individuées qui se sont engagées intentionnellement sur ces supports ; Que ce sont ces entités qui définissent elles-mêmes «  les règles, les normes et les sanctions » qui ordonnent la représentation qu’ils ont conçu. Que chacune des entités est prête à en répondre personnellement.

Un des autres résultat de ma recherche se retrouve dans le sous-titre : «  La repolitisation par le service ». J’ai montré que le tiers-lieu était une configuration sociale où la manifestation des jugement et l’expression de la critique ne se limitait à pas à l’exposition d’un discours. Dans le tiers-lieu, et c’est à mon sens ce qui lui donne toute son importance et sa spécificité, la mise en débat, la publicisation et la libre expression en public de ses jugements n’est pas l’unique vecteur pour imposer sa pensée. Pour imposer leur pensée, les entités conçoivent et fabriquent quelques choses. C’est une forme de critique que j’ai qualifié de poïétique en tant qu’elle s’incarne par un mouvement de production d’une œuvre souvent technique et extérieur à son producteur.

C’est cette œuvre technique que j’ai appelé artefact. En concevant des artefacts, c’est-à-dire des ustensiles, des programmes informatiques et bien plus largement des objets, des organisations, des techniques, des systèmes abstraits, des réglementations ou des dispositifs, les entités expriment leurs jugements. J’ai montré que ces artefacts invitaient artificiellement à la réalisation de certain usage chez des bénéficiaires. Que par ces artefacts, le bénéficiaire réalise un mouvement qu’il n’aurait pas réalisé sans lui. Que ces artefacts, représentatifs du jugement des entités, étaient censés générer des comportements. Et que ces comportements réalisé au travers de l’artefact répondent à des problématiques écologiques, économiques ou social préalablement identifié. C’est ainsi qu’on observe un véritable dépassement de la discussion et de la revendication. Ce mouvement provoqué par l’artefact, je l’ai appelé un service. J’ai défini le service, y compris le service informationnel, comme une opération interindividuelle qui prétend à la transformation de la réalité d’un bénéficiaire. Un service peut être indifféremment échangé lorsque par exemple s'effectue une transaction financière. Il peut être réciproque ou gratuit en fonction de l'entente préalable entre les entités sur différentes typologies de don. Il peut être également à la fois échangé, réciproque et gratuit.

Dans le tiers-lieu, le travail sur la cité ne procède pas uniquement d’une expression publique de la critique dans l’attente opiniâtre de représentativité. Les entités conçoivent des services. Et s’ils conçoivent des services, c’est pour pouvoir eux-mêmes générer des comportements. Dicter des normes et des standards techniques et cognitifs. C’est une manière d’intervenir sur les règles et c’est en cela qu’il y a repolitisation. Dans la recherche et le travail permanent sur la conception d’artefact pour déclencher artificiellement un mouvement qui transforme la réalité de bénéficiaires. Et ce en vue de répondre a un besoin sociétal déterminé.

Design de la configuration en tiers-lieu

Enfin, je me suis essayé pendant plusieurs semaines à travailler sur une définition procédurale du tiers-lieu. C’est-à-dire à décrire une suite méthodique d'agissement supposé déterminer la présence de la configuration en tiers-lieu. En reprenant les informations récoltées et analysés pendant l’enquête je voulais présenter la définition conceptuelle comme un objectif que la procédure permettait de poursuivre. En synthèse, cela commençait par cette proposition : SI d'après la définition conceptuelle du tiers-lieu le dessein est de créer une configuration sociale où la rencontre entre des entités individuées engage intentionnellement à la conception de représentations communes, ALORS sous des formes extrêmement variées, se succèdent les séquences suivantes.

Et j’ai décliné jusqu’à 8 séquences reposant sur des agissements observés ou déterminés pendant l'enquête. Et puis, je me suis arrêté. Je n’en ai gardé que trois que je présente dans la toute dernière partie de ma thèse et qui fait office de conclusion. Je les ai appelés des invariants. Ils posent les jalons d’une certaine logique opératoire que je ne développe que très très schématiquement. Si je me suis arrêté, c’est parce qu’il s’agissait là d’un tout autre travail. Ou plutôt d’un prolongement de cette étude nécessitant de faire appel à une somme conséquente d’autres discipline. Nécessitant différentes modélisations et mise en situations d'usage de l'objet. Je me suis arrêté car c’était un autre projet et que pour l’embrasser avec sérieux et conséquence il faut du temps et un cadre approprié.

Il faut être capable de travailler dessus en collectif, comme l’on travaille sur un service. Il faut concevoir l’artefact. Et cela ne peut se faire sans convoquer les sciences cognitives, de la conception, l’ergonomie et ce que l’on nomme de manières générale les sciences de l’artificiel. Sans oublier ceux de l’ingénieur, de la gestion, l’économie, le droit et la sociologie. Il faut redécouvrir les travaux d’Herbert Simon sur les prises de décisions notamment. Il faut disséquer les systèmes confédéralistes. Il faut mettre en situation la procédure. Peut-être la simuler informatiquement, dans tout les cas la confronté à l’usage et à la contributivité. Il faut voir comment elle réagit lorsque, composé à cet effet, elle s’attelle à des sujets d'importance majeur pour la Société. Il faut surtout modéliser la configuration en tiers-lieu, tant et si bien qu’elle devienne une évidence.

Il faut tout cela et plus encore, pour concevoir le design d’une configuration en tiers-lieu si consistante et si précise, qu’elle soit en mesure de s‘imposer comme le pivot d’une gouvernance éclairée et ce à tout niveau. Qu’elle soit en mesure de répondre aux questions que se posent aussi bien, les responsables politiques que tout citoyen, les dirigeants d’entreprises que tout travailleur, le pauvre ou le riche, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Une configuration en tiers-lieu si standardisé, si normalisé qu’à la question : Mais que peut-on faire ? La première réponse qui vienne à l’esprit, soit de CONFIGURER UN TIERS-LIEU

Je vous remercie de votre attention.

RAPPORTS DE THESE

Rapporteure - Science des Services

Giovanna di Marzo Serugendo, professeure ordinaire de la Faculté des Sciences de la Société, Université de Genève, directrice du Centre Universitaire d’Informatique, directrice de l’Institut de la Science de   Service informationnel.
Genève, le 14 décembre 2016

Concernant le manuscrit de thèse de M. Antoine BURRET ayant pour titre “ÉTUDE DE LA CONFIGURATION EN TIERS-LIEU La repolitisation par le service” en vue d'obtenir le titre de docteur de Sociologie de l’Université de Lumière Lyon 2 Centre Max Weber – UMR 5283

M. Antoine BURRET m’a fait parvenir son manuscrit de thèse de 348 pages. La thèse commence par un avant-propos présentant l’objet d’étude de la thèse, un plan commenté et l’objectif fondamental poursuivi. Elle comprend 9 chapitres répartis dans trois parties intitulées : « les prolégomènes à l’étude », « l’étude de la configuration en tiers-lieu », « la représentation de la configuration en tiers-lieu ». Elle se termine par une conclusion intitulée « vers une représentation dynamique du tiers-lieu » qui fait l’objet du dixième chapitre. Avec la bibliographie et les références annexes, le corps de la thèse est de 291 pages. Enfin, la thèse est soutenue par quinze annexes. Ce rapport présente le contexte de cette thèse puis fournit son argumentation pour sa prise de position en faveur de cette thèse.

Contexte

L’objet central de cette thèse est d’introduire et de développer le concept de Tiers-Lieu dans le monde académique. Bien que la pertinence de ce concept puisse s’étendre à de nombreux champs d’activités scientifiques, stratégiques ou opérationnelles de développement, nous allons l’examiner avec notre regard de la Science de Service 1 . Ce domaine de la Science de Service, appelé dans la suite de ce rapport notre domaine, a émergé de l'informatique en prenant en compte ses impacts sociétaux dans toutes ses dimensions notamment celle des métiers, de son économie, et des transformations induites. Elle met l’accent sur la conception, réalisation, mise en place et évolution de services informationnels autant au niveau informatique qu’aux niveaux sociologique, de l’organisation et de la politique de développement. Elle s’intéresse à la constitution de services transdisciplinaires, transinstitutionnels, transnationaux pour permettre à des contributions de faire face aux défis complexes de nos Sociétés. Aussi s’agit-il de réunir des personnes de différentes compétences, de différentes institutions pour concevoir de tels services. Elles ne peuvent être efficientes qu’en partageant un même langage qui ne peut être le numérique du fait de sa technicité. Ce langage est celui de l’information. En conséquence il introduit le monde digital qui se développe en particulier comme médiateur entre les espaces numériques et les espaces des diverses compétences et responsabilités. Notre domaine est ainsi celui des services digitaux. C’est ainsi qu’il rencontre le domaine des Tiers-Lieux.

La situation de réunir des personnes d’horizons différents n’est pas nouvelle mais elle prend une acuité prégnante pour le développement de la Société du fait des poussées numériques. Elle induit de vastes champs d’exploration de toutes sortes. Elle demande encore plus de professionnalisme aux nombreuses initiatives qui émergent autant dans le monde des entreprises et des institutions bien établies, que dans toutes les sphères fortement innovantes et émergentes, propulsées par l’engagement de leurs créateurs et de leurs contributeurs à créer de nouvelles valeurs. Il devient essentiel d’élaborer des concepts et modes de raisonnement robustes pour permettre à toutes ces approches intuitives mais conséquentes de devenir pérennes et d’être consolidées comme élément pertinent pour le développement de la Société. C’est l’un des enjeux des Tiers-Lieux. Pour y parvenir, il est nécessaire d’explorer les profondeurs sociologiques de ces approches. Cette exploration doit être scientifique pour contribuer à la constitution d’un socle scientifique de toutes ces nouvelles activités. C’est l’enjeu de cette thèse.

Argumentation

L’auteur, M. Antoine Burret, après avoir étudié différentes caractéristiques du terme tiers-lieu, présente une première approche du concept tiers-lieu qui « attire l’attention sur plusieurs unités isolées et distinctes, réunies par et autour d’un récit commun et qui sont enveloppées dans les limites d’un contenant ordonné, situé et sensible » (p.30). Toute la thèse explore ensuite les nombreuses facettes de ce concept de tiers-lieu pour finalement en proposer une définition consistante. Dans ce rapport, nous en avons choisi quelques unes qui sont particulièrement pertinentes dans les approches de notre domaine. " Pour Pierre Guenancia dans son ouvrage consacré à l’analyse de la représentation, une des premières caractéristiques de ce concept est qu’il impose une attitude de distanciation face à la réalité, une forme de recul qui par l’effort rend tangible différentes formes permettant de saisir les contours de quelque chose. Il est donc faux de concevoir la représentation comme une simple imitation ou copie de l’original » (p.75). Dans notre domaine, cette représentation correspond au modèle informationnel d’un service digital, qui en est la clé.

Dans un tiers-lieu, comme pour la réalisation d’un service, plusieurs personnes interviennent dans l’élaboration d’une représentation. L’auteur développe alors cette notion de consensus qui nous apparaît consistante dans notre domaine même si elle n’y est pas encore reconnue. Il développe des perspectives particulièrement importantes pour les tiers-lieux et qui ont une résonance percutante dans notre domaine comme : « le consensus va au-delà « de la simple adhésion et du pur accord. (...) Cela signifie que tout peut être discuté, mis en question par des actes ou des paroles, tout, sauf l’obligation de conclure en dernier lieu par des accords et de compter qu’ils seront tenus» (S. Moscovici et W. Doise) » (p. 78) : ces accords dans notre domaine, ce sont les services digitaux qui sont construits. « Enfin, le consensus serait « l’horizon de la modernité » représentant un moyen pour le développement des sociétés démocratiques « moins de mettre un terme aux incertitudes et aux tensions que de permettre aux mentalités d’évoluer, de transformer sans les briser normes et liens sociaux » (SM, WD) » (p. 79). « La validité d’un consensus se définit comme une démarche où « les personnes qui le ratifient sont prêtes à en répondre personnellement devant leurs semblables. » (JF. Malherbe, L. Rocchetti, AM Boire- Lavigne) » (p.81). L’auteur fournit ainsi non seulement des caractéristiques essentielles des tiers-lieux mais aussi des caractéristiques essentielles des services digitaux de nature sociologique et méconnues, alors qu’il n’est pas dans notre domaine. Cette représentation consensuelle constitue pour l’auteur un « récit commun » (p.76). C’est de ce « récit commun » que le tiers-lieu trouve sa cohésion, l’auteur rejoignant ainsi Habermas quand « il élabore un modèle normatif » (p.87). Ce « récit commun » est pour l’instant oublié dans notre domaine alors que l’auteur en présente toute l’importance.

L’auteur peut alors proposer une nouvelle définition d’un tiers-lieu : « Le tiers-lieu serait ainsi une configuration sociale permise par un service échangé, gratuit ou réciproque, se tenant dans les limites d’un contenant ordonné, situé et sensible, où des individus isolés et distincts manifestent leurs jugements individuels et conçoivent, par la sociabilité et la conversation, une représentation consensuelle des jugements » (p.87). L’auteur considère une autre facette d’un tiers-lieu, celle d’un service et il montre qu’alors le tiers-lieu peut être « compris comme un mouvement qui prétend à la transformation de la réalité d’un bénéficiaire » (p. 139). Alors « il n’est plus question d’usagers, mais de contributeurs. Dès lors, le tiers-lieu en tant que service tend à se concevoir comme un objet commun, c’est-à-dire comme un service à responsabilité partagée. Si à l’observation, cette compréhension semble parfois relever de la déclaration d’intention, la manière dont s’articulent les intentions individuelles et les intentions collectives autour d’un même patrimoine d’informations laisse entrevoir un rapport original à l’objet commun et à la conception de service sur un objet commun » (p.172). Cette nouvelle facette d’un tiers-lieu conduit les contributeurs d’un tiers-lieu à « une convergence vers le commun se réalisant de fait au niveau du design » (p.190). Et ainsi « dans un tiers-lieu en tant que service, le commun est une notion théorique qui s’éprouve » (p.191). « Ainsi, le tiers-lieu peut-être défini conceptuellement comme : une configuration sociale où la rencontre entre des entités individuées engage intentionnellement à la conception de représentations communes » (p.237).

Nous avons retenu seulement certaines facettes d’un tiers-lieu travaillées dans cette thèse, toutes importantes et particulièrement relevante pour notre domaine de la Science de Service et souvent pas encore reconnues. Nous pouvons également mentionner d’autres facettes du tiers-lieu étudiées, comme celles de la valeur, de l’économie, du droit, des licences et l’ensemble de ces facettes fournit une perspective originale et complète du concept de tiers-lieu. Notre analyse vient de mettre en avant séparément certaines facettes du tiers-lieu. Dans la thèse elles sont présentées suivant un continuum qui les relie les unes aux autres en les intégrant dans un corpus théorique important comme en témoignent la bibliographie de la thèse et les nombreuses notes denses de bas de page comme la note 447 de la page 172 présentant « l’ADN des Tiers-Lieux » de Movilab que l’auteur de cette thèse a coécrit.

Dans ce continuum, il y a aussi beaucoup de consistance comme dans cet exemple : « Habermas poursuit son investigation de la sphère publique par une critique parfois qualifiée de moralisante du déclin de cet idéal type en observant que « le consensus qui résultait d’un usage public de la raison cède le pas au compromis non public qu’on arrache ou tout simplement qu’on impose » » (p.77). Pour notre domaine, cette réflexion d’Habermas, mais surtout l’usage que l’auteur en fait pour présenter les fondements d’un tiers-lieu, sont saisissants car ils montrent la différence entre une conception numérique de la Société et une conception digitale.

Position

La thèse de M. Antoine BURRET est une des toutes premières au niveau international sur les tiers-lieux. M. A. Burret a réalisé un travail de pionnier. Son manuscrit est très bien charpenté, son plan est clair. C’est une thèse d’exploration qui arrive à un moment opportun, les Tiers-Lieux étant déjà présents en pratique mais pas encore clairement formalisés conceptuellement. Il s’est engagé sur le terrain comme le montrent son livre, les quinze annexes de sa thèse et toutes ses activités qui lui ont permis de relater des événements signifiants précis dans des tiers-lieux. Nous avons montré combien sa thèse éclaire les activités d’un autre domaine scientifique, celui de la Science de Service. Sa thèse est bien structurée, le propos est clair. Elle apporte une plateforme conceptuelle consistante d’un domaine prometteur pour permettre de nouvelles recherches et pour construire des cours avancés dans ce domaine de pointe.

Aussi donnons-nous un avis très favorable pour que ce travail de recherches conduise M.Antoine BURRET à obtenir le titre de docteur de Sociologie de l’Université de Lumière Lyon 2 au Centre Max Weber – UMR 5283.

Rapporteur - Sociologie