Refaire le monde en tiers-lieu

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Cet article de Antoine Burret est un fork de l'article Tiers-Lieu. Concept. Il est publié dans l'Observatoire, la revue des politiques culturelles

Introduction

Tel que nous le comprenons aujourd’hui, le terme de tiers-lieu désigne une situation qui n’est pas nouvelle, qui est d’une indiscutable simplicité mais qui s’expliquait jusqu’alors avec de grandes difficultés. Or, selon nous, le tiers-lieu désigne explicitement, et par un simple mot, une situation somme toute assez ordinaire : plusieurs personnes indépendantes les unes des autres se rencontrent pour concevoir et administrer ensemble quelque chose – qu’il s’agisse d’une recette de cuisine, d’un service informatique ou d’un texte de loi. Cette perspective demande à être développée mais elle permet, à priori, lorsque l’on observe ce genre de situation de se dire : là nous avons affaire à un tiers-lieu ! Elle permet également de se projeter dans le temps et de proclamer, si l’on en voit la nécessité : il faut que nous fassions un tiers-lieu ! Elle permet d’étudier le tiers-lieu ainsi que les comportements qu’il détermine ou bien de l’élaborer de toute pièce, artificiellement, comme on conçoit un service ou une institution.

Cet article présentera les principales caractéristiques d’un tiers-lieu. Notre intention est de décrire avec précision les situations que le terme de tiers-lieu explique afin de faire évoluer les discussions, les commentaires et les études sur la question[1]. Nous projetons ensuite la possibilité d’appliquer cette lecture du tiers-lieu sur différents cas concrets.

Tiers-Lieu. Concept

Pour délimiter notre compréhension du terme de tiers-lieu, nous avons construit une définition conceptuelle[2]. Celle-ci attribue au tiers-lieu des caractéristiques très précises : une configuration sociale où la rencontre entre des entités individuées engage intentionnellement à la conception de représentations communes. Cette définition est conceptuelle car elle intègre le tiers-lieu dans une « classe d’objet » – une configuration sociale (C0) – et énonce trois caractéristiques qui distinguent cet objet de la classe à laquelle il appartient : une rencontre entre des entités individuées (C1), un engagement intentionnel (C2), la conception de représentations communes (C3).

Figure 1. Représentation simplifié du tiers-lieu

La figure 1 illustre cette définition du tiers-lieu

Nous détaillons, dans cette partie, les éléments qui composent la définition donnée plus haut.

C0. Une configuration sociale

Une configuration sociale : ce qu’est le tiers-lieu avant toute chose. Le terme de tiers-lieu désigne une structure relationnelle entre des êtres humains dans un environnement (technique et non technique). Prenons pour exemple le cas où plusieurs personnes sont rassemblées sur une place publique et qu’elles participent à une même situation de création. Dès lors, ce que l’on nomme « configuration sociale » est l’ensemble des tensions, des actions, des interdépendances et des relations réciproques qui se nouent entre les personnes[3]. De cette perspective, le tiers-lieu est compris comme la structure globale que forment les personnes lorsqu’elles sont réunies par cette même activité.

C1. Une rencontre entre des entités individuées

Une rencontre entre des entités individuées : la condition minimale pour qu’il y ait tiers-lieu. Deux entités indépendantes se réunissent et interagissent dans un lieu identifié. Peu importe les raisons de leur rencontre, c’est celle-ci – dans sa temporalité et sa géographie – qui fait d’un endroit quelconque ou d’une place anonyme le lieu. La rencontre qui « fait le lieu » peut advenir autant sur une place publique dans une ville, un bâtiment en friche, une maison particulière, une gare ou un commerce de proximité. Elle peut se produire dans un lieu informationnel tel qu’un jeu vidéo de simulation, un forum ou un réseau social sur Internet. Elle peut (pourquoi pas) survenir dans un lieu symbolique tel qu’une lettre[4]. Cet espace de la rencontre peut également être délimité artificiellement dans un temps donné lors d’un festival, une manifestation collective ou au sein d’une université. Quoi qu’il en soit, ce lieu ne devient tiers-lieu que lorsque que des entités s’y rencontrent.

Rien ne présume de la qualité des entités qui se rencontrent mais, à priori, se sont des personnes[5] ou des organisations, puisque la configuration est sociale[6]. Nous qualifions ces entités d’« individuées » pour signifier qu’elles sont indépendantes, singulières, distinctes les unes des autres et qu’elles n’ont aucune obligation qui les relient en amont de leur rencontre. Elles n’ont pas de lien direct, ni de liens de subordination, de liens contractuels, ni de liens familiaux. En ce sens, ne peuvent être concernés ici les employés d’une même entreprise ou les membres d’une même association qui se réuniraient le temps d’un atelier, ni les membres d’une même famille qui se réuniraient en conseil, ni les élèves d’une même classe qui monteraient un projet. Ce ne peut pas être non plus des parlementaires ou des membres du corps académique réunis de par leur fonction dans un même colloque. Pour qu’il y ait tiers-lieu, la rencontre doit avoir lieu entre des personnes hétérogènes, quelles qu’elles soient. Ce peut être tout à la fois (et sans distinction) des hommes politiques, des techniciens, des experts, des profanes, des concepteurs, des prescripteurs, des opérateurs, des négociateurs des décideurs, des usagers, des citoyens, des scientifiques, des entreprises privées, des corps intermédiaires... Le tiers-lieu est le lieu de la rencontre entre ces entités/ mondes différents[7].

C2. Un engagement intentionnel

Un engagement intentionnel entre les personnes (entités/mondes différents) voit le jour grâce à la rencontre. Le lieu devient tiers-lieu parce que des polarités s’unissent progressivement dans une même trajectoire d’action. La rencontre entre les personnes peut éventuellement être contrainte, en étant, par exemple, inscrite dans un calendrier professionnel, mais l’engagement conjoint qui en découle est conscient et volontaire. Il procède d’une stratégie individuelle. Dans le lieu, les personnes se rassemblent avec des intentions diverses. Elles coexistent, elles dialoguent, s’informent, s’entraident, négocient, se contredisent. Elles expriment leurs raisonnements et leurs critiques, elles exposent et échangent librement des biens ou des services. La récurrence des relations dans un même lieu peut faire apparaître des liens qui n’existaient pas auparavant, qui peuvent aller de la reconnaissance, de l’amitié, à l’esprit de corps, voire à l’amour. C’est parce qu’elles se découvrent un intérêt commun, ou parce qu’elles sont confrontées à une même situation, que les personnes décident de s’engager ensemble.

Puisqu’il n’y a pas de lien formel en amont de la rencontre, les personnes discutent des termes de leur engagement. Elles entrent en négociation pour parvenir à un accord qui peut être le fruit d’un compromis, d’un consensus (apparent ou réel), d’un consentement mutuel ou bien d’une décision autoritaire de l’une des personnes derrière laquelle les autres se replient volontairement. À priori, les termes, l’intention ou la forme de cet engagement (contrat, charte, code de déontologie, panneau, système d’information, etc.) dépendent exclusivement des personnes impliquées. En tout état de cause, le lieu devient tiers-lieu lorsque ces entités/mondes différents s’unissent dans une même activité selon des conditions qu’elles ont elles-mêmes déterminées et sans dépendre entièrement d'influences extérieures.

C3. La conception de représentations communes

La conception de représentations communes est ce qui distingue le tiers-lieu des autres lieux de rencontre qui structurent la société tels que l’espace public ou un marché. Il y a tiers-lieu lorsque des personnes distinctes se rencontrent et conçoivent ensemble quelque chose, quoi que ce soit. Ce peut-être un concept, un objet, une œuvre plastique, un service d’information, une organisation ou un système abstrait, que les personnes formalisent pour exprimer leurs raisonnements et répondre à leurs besoins.

Cette représentation est une activité de conception collective dans laquelle chacune des personnes, entités/mondes différents, contribuent à sa mesure. Les discussions, les demandes de clarification, les diagnostics permettent de comprendre les logiques de chacun, d’intégrer les différences de perspectives ainsi que les contraintes propres à chaque domaine disciplinaire mobilisé dans l’activité de conception. Les personnes partagent des documents non définitifs, des schémas, des dessins, des plans, des photos. Ce peut être également des modèles de droit, des technologies, des designs, des machines ou des solutions logicielles[8]. En somme, tout un ensemble d’éléments mis en commun qui s’ordonnent selon une architecture de conception collective[9]. In fine, peu importe où conduit cette représentation, elle est la responsabilité de l’ensemble des personnes qui ont contribué à sa conception. Ce sont elles qui en définissent l’organisation, les règles, les limites, les sanctions, le système de résolution de conflit. Cette représentation est, en ce sens – et c’est d’ailleurs sa seule qualité connue – administrée comme un commun.

C’est à cette condition que l’on peut dire d’un concept, d’un objet, d’une œuvre plastique, d’un service d’information, d’une organisation, d’un système abstrait, ou de n’importe quel autre machin, qu’il a été conçu en tiers-lieu.

Champs d’application potentiels

Fort de cette compréhension du tiers-lieu et de ses caractéristiques, nous postulons que le tiers-lieu peut être conçu de toute pièce artificiellement. Cette conjecture suppose que si l’ambition est de créer « une configuration sociale où la rencontre entre des entités individuées engage intentionnellement à la conception de représentations communes », alors, et sous des formes extrêmement variées, se succèdent différentes séquences qu’il est à priori possible de créer, d’inventer, de standardiser.

Dès lors, et dans les limites que nous avons précisées, il devient possible d’envisager que des commerces de proximité, des friches industrielles, des lieux d’exposition, des ensembles immobiliers,des gares ou des hôtels puissent offrir les conditions pour des rencontres « en tiers-lieu ». Certaines organisations peuvent élaborer des plans de construction de lieux pour les tiers-lieux, fournir des services d’élaboration de rencontres en tiers-lieu ou des systèmes d’information pour tiers-lieu. Certaines institutions publiques peuvent concevoir de grands projets en tiers-lieu (par exemple grâce à des partenariats public, privé, people). Lors de manifestions collectives en faveur ou contre une décision politique, les places publiques peuvent devenir tiers-lieu. Les zones à défendre également. Par le tiers-lieu, les situations de lutte peuvent être repensées à l’aune de la conception des communs. Des tiers-lieux peuvent être déployés pour négocier des droits, ouvrir des marchés, dessiner des plans, créer des activités. N’importe quelle représentation commune peut être conçue en tiers-lieu : une recette de cuisine, un service industriel, un mouvement artistique, une constitution nationale, une zone de vie sur un terrain agricole, une construction mécanique, un système d’information, des modèles de contrat, un accord politique international[10]. Les champs d’application sont très larges.

Car, après tout, et de tout temps, on a refait le monde dans les tiers-lieux.


AbeillePollen32px.png Page liée : Tiers Lieux Libres et Open Source : repolitisation des pratiques et mécanismes de reconnaissance au sein de configurations collectives


  1. Nous avons conçu cet article comme un objet original permettant à la fois d’expliquer ce qu’est un tiers-lieu mais également d’en faire la démonstration. En effet, cet article dépasse en temps et en format le cadre de ce manuscrit. Nous avons décidé de l’administrer comme un objet commun : il est partagé et diffusé sous une licence Creative Common, et publié sur le wiki Movilab. Quiconque peut le copier, le redistribuer sur tout support ou format. Quiconque peut le remixer, le transformer et construire à partir de lui, dans n'importe quel but, même commercial, à partir du moment où l’auteur initial est cité et que le document est repartagé sous les mêmes conditions. Dans ce contexte, cet article se présente comme un « objet-texte » conçu en tiers-lieu
  2. Voir A. Burret, Étude de la configuration en Tiers-Lieu - La repolisation par le service, thèse de Sociologie et Anthropologie, Université des Lumières Lyon 2, 2017
  3. Norbert Elias élabore cette approche de la configuration dans ses travaux sur les sports d’équipe. Voir notamment N. Elias, E. Dunning, E., Sport et civilisation. La Violence maîtrisée, Paris, Éd. Fayard, 1994, 392 p.
  4. Jacques Lacan utilise le terme de tiers-lieu pour évoquer la rencontre fictive entre un auteur et son lecteur lors de l’écriture d’une lettre : « Mais dans les propositions par quoi j’ouvre avec lui une négociation de paix, c’est en un tiers lieu qui n’est ni ma parole ni mon interlocuteur, que ce qu’elle lui propose se situe. » Voir « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud » qui est un discours prononcé par Jacques Lacan à Paris le 9 mai 1957 devant le Groupe de philosophie de la Fédération des étudiants ès lettres Sorbonne. Il fut publié dans La psychanalyse (daté du 14- 26 mai 1957), 1957, n° 3, Psychanalyse et sciences de l’homme, p. 78.
  5. Par la suite, nous appellerons indifféremment ces entités des « personnes » qu’il soit question de personnes physiques ou morales.
  6. Si l’on extrapole, rien n’empêche d’imaginer que ce sont des robots, des artefacts, des pensées, des animaux ou des étoiles qui se rencontrent et font de l’endroit un lieu.
  7. C’est d’ailleurs ce qui est annoncé dès l’introduction du Manifeste des Tiers-Lieux en 2012 : faire « cohabiter localement des mondes différents et parfois contradictoires ». Voir le manifeste des Tiers Lieux
  8. C’est d’ailleurs pour faire tiers-lieu que d’aucuns réunissent cet ensemble d’information mis en commun sur une même plateforme numérique.
  9. C’est d’ailleurs les contraintes liées à l’exploitation de ces informations mises en commun qui ouvrent sur la possibilité d’une autre économie de l’information (au-delà des start-up).
  10. Sur le wiki Movilab, nous faisons la démonstration de cette compréhension du tiers-lieu à partir de situations concrètes, très connues et aux impacts très différents. Nous nommons ces situations des « cas extrêmes ». Nous décrivons ces cas extrêmes, nous en faisons l’analyse et nous évaluons dans quelle mesure il est possible de les nommer tiers-lieux. Les deux premiers cas extrêmes étudiés ont été : l’élaboration de l’Accord de Paris sur le climat en 2015 et les situations de concertations sur l’élaboration de plans localisés de quartiers. D’autres cas sont en cours d’étude Voir Tiers-Lieu. Concept